REVUE SPIRITE JOURNAL D'ETUDES PSYCHOLOGIQUES - 1865

Allan Kardec

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Manifestation de l'esprit des animaux

On nous écrit de Dieppe :

« … Il me semble, cher monsieur, que nous touchons à une époque où doivent s'accomplir d'incroyables choses. Je ne sais que penser d'un phénomène des plus étranges qui vient encore d'avoir lieu chez moi. Dans le temps de scepticisme où nous vivons, je n'oserais en parler à personne, de peur qu'on ne me prenne pour un halluciné ; mais, au risque, cher monsieur, d'amener sur vos lèvres le sourire du doute, je veux vous raconter le fait ; futile en apparence, au fond, il est peut-être plus sérieux qu'on ne le pourrait croire.

Feu mon pauvre fils, décédé à Boulogne-sur-Mer, où il continuait ses études, avait eu d'un de ses amis une charmante petite levrette que nous avions élevée avec un soin extrême. Elle était, dans son espèce, la plus adorable petite créature qu'il fût possible d'imaginer. Nous l'aimions comme on aime tout ce qui est beau et bon. Elle nous comprenait au geste, elle nous comprenait au regard. L'expression de ses yeux était telle, qu'il semblait qu'elle allait répondre lorsqu'on lui adressait la parole.

Après le décès de son jeune maître, la petite Mika (c'était son nom) me fut amenée à Dieppe, et, selon son habitude, elle couchait chaudement recouverte à mes pieds, sur mon lit. L'hiver, lorsque le froid sévissait par trop, elle se levait, faisait entendre un petit gémissement d'une extrême douceur, ce qui était sa manière habituelle de formuler une demande, et comprenant ce qu'elle désirait, je lui permettais de venir se mettre à côté de moi. Elle s'étendait alors de son mieux entre deux draps, son petit museau sur mon cou qu'elle aimait pour oreiller, et se livrait au sommeil, comme les heureux de la terre, recevant ma chaleur, me communiquant la sienne, ce qui ne me déplaisait pas du reste. Avec moi, la pauvre petite passait d'heureux jours. Mille choses douces ne lui faisaient pas défaut ; mais, en septembre dernier, tomba malade et mourut, malgré les soins du vétérinaire à qui je l'avais confiée. Nous parlions souvent d'elle, ma femme et moi, et nous la regrettions presque comme un enfant aimé, tant elle avait su, par sa douceur, son intelligence, son fidèle attachement, captiver notre affection.

Dernièrement, vers le milieu de la nuit, étant couché mais ne dormant pas, j'entends partir du pied de mon lit ce petit gémissement que poussait ma petite chienne lorsqu'elle désirait quelque chose. J'en fus tellement frappé, que j'étendis les bras hors du lit comme pour l'attirer vers moi, et je crus en vérité que j'allais sentir ses caresses. A mon lever le matin, je raconte le fait à ma femme qui me dit : « J'ai entendu la même voix, non pas une seule fois, mais deux. Elle semblait partir de la porte de ma chambre. Ma première pensée fut que notre pauvre petite chienne n'était pas morte, et, qu'échappée de chez le vétérinaire qui se l'était appropriée pour sa gentillesse, elle demandait à rentrer chez nous. »

« Ma pauvre fille malade, qui a sa couchette dans la chambre de sa mère, affirme l'avoir entendue également. Seulement, il lui a semblé que le son de voix partait, non de la porte d'entrée, mais du lit même de sa mère qui est tout près de cette porte.

Il faut vous dire, cher monsieur, que la chambre à coucher de ma femme est située au-dessus de la mienne. Ces sons étranges provenaient-ils de la rue comme ma femme le croit, elle qui ne partage pas mes convictions spirites ? C'est impossible. Partis de la rue, ces sons si doux n'auraient pu frapper mon oreille, je suis tellement atteint de surdité, que, même dans le silence de la nuit, je ne puis entendre le bruit d'un lourd chariot qui passe. Je n'entends même pas la grande voix du tonnerre en temps d'orage. D'un autre côté, le son de voix parti de la rue, comment s'expliquer l'illusion de ma femme et de ma fille qui ont cru l'entendre, comme venant d'un point tout opposé, de la porte d'entrée pour ma femme, du lit de celle-ci pour ma fille ?

Je vous avoue, cher monsieur, que ces faits, quoiqu'ils se rapportent à un être privé de raison, me font singulièrement réfléchir. Que penser de cela ? Je n'ose rien décider et je n'ai pas le loisir de m'étendre longuement sur ce sujet ; mais je me demande si le principe immatériel, qui doit survivre chez les animaux comme chez l'homme, n'acquerrait pas, à un certain degré, la faculté de communication comme l'âme humaine. Qui sait ! connaissons-nous tous les secrets de la nature ? Évidemment non. Qui expliquera les lois des affinités ? qui expliquera les lois répulsives ? personne. Si l'affection, qui est du domaine du sentiment, comme le sentiment est du domaine de l'âme, possède en soi une force attractive, qu'y aurait-il d'étonnant à ce qu'un pauvre petit animal à l'état immatériel se sente entraîné là où son affection le porte ? Mais le son de voix, dira-t-on, comment l'admettre, et s'il s'est fait entendre une fois, deux fois, pourquoi pas tous les jours ? Cette objection peut paraître sérieuse ; toutefois, serait-il déraisonnable de penser que ce son ne puisse se produire en dehors de certaines combinaisons de fluides, lesquels réunis agissent en un sens quelconque, comme se produisent en chimie certaines effervescences, certaines explosions, par suite du mélange de telles ou telles matières ? Que cette hypothèse paraisse fondée ou non, je ne la discute pas, je dirai seulement qu'elle peut être dans les choses possibles, et sans aller plus avant, j'ajouterai que je constate un fait appuyé d'un triple témoignage, et que si ce fait s'est produit, c'est qu'il a pu se produire. Au surplus, attendons que le temps nous éclaire, nous ne tarderons peut-être pas à entendre parler de phénomènes de même nature. »

Notre honorable correspondant fait sagement de ne pas trancher la question ; d'un seul fait qui n'est encore qu'une probabilité, il ne tire pas une conclusion absolue ; il constate, observe en attendant que la lumière se fasse. Ainsi le veut la prudence. Les faits de ce genre ne sont encore ni assez nombreux, ni assez avérés pour en déduire une théorie affirmative ou négative. La question du principe et de la fin de l'esprit des animaux commence seulement à se débrouiller, et le fait dont il s'agit s'y rattache essentiellement. Si ce n'est pas une illusion, il constate tout au moins le lien d'affinité qui existe entre l'Esprit des animaux, ou mieux de certains animaux et celui de l'homme. Il paraît, du reste, positivement prouvé qu'il est des animaux qui voient les Esprits et en sont impressionnés ; nous en avons rapporté plusieurs exemples dans la Revue, entre autres celui de l'Esprit et le petit chien, dans le numéro de juin 1860. Si les animaux voient les Esprits, ce n'est évidemment pas par les yeux du corps ; ils ont donc aussi une sorte de vue spirituelle.

Jusqu'à présent, la science n'a fait que constater les rapports physiologiques entre l'homme et les animaux ; elle nous montre, au physique, tous les anneaux de la chaîne des êtres sans solution de continuité ; mais entre le principe spirituel des deux Esprits il existait un abîme ; si les faits psychologiques, mieux observés, viennent jeter un pont sur cet abîme, ce sera un nouveau pas de fait vers l'unité de l'échelle des êtres et de la création. Ce n'est point par des systèmes qu'on peut résoudre cette grave question, c'est par les faits ; si elle doit l'être un jour, le Spiritisme, en créant la psychologie expérimentale, pourra seul en fournir les moyens. Dans tous les cas, s'il existe des points de contact entre l'âme animale et l'âme humaine, ce ne peut être, du côté de la première, que de la part des animaux les plus avancés. Un fait important à constater, c'est que, parmi les êtres du monde spirituel, il n'a jamais été fait mention qu'il existât des Esprits d'animaux. Il semblerait en résulter que ceux-ci ne conservent pas leur individualité après la mort, et, d'un autre côté, cette levrette qui se serait manifestée paraîtrait prouver le contraire.

On voit d'après cela que la question est encore peu avancée, et qu'il ne faut pas se hâter de la résoudre. La lettre ci-dessus ayant été lue à la société de Paris, la communication suivante fut donnée à ce sujet.



Paris, 21 avril 1865. – Médium, M. E. Vézy.

Je vais toucher à une grave question ce soir, en vous parlant des rapports qui peuvent exister entre l'animalité et l'humanité. Mais dans cette enceinte, quand, pour la première fois, mes instructions vous enseignaient la solidarité de toutes les existences et les affinités qui existent entre elles, un murmure s'est élevé dans une partie de cette assemblée, et je me suis tu. Devrais-je faire de même aujourd'hui, malgré vos questions ? Non, puisque enfin je vous vois entrer dans la voie que je vous indiquais.

Mais tout ne s'arrête point à croire seulement au progrès incessant de l'Esprit, embryon dans la matière et se développant en passant par l'étamine du minéral, du végétal, de l'animal, pour arriver à l'humanimalité où commence à s'essayer seule l'âme qui s'incarnera, fière de sa tâche, dans l'humanité. Il existe entre ces différentes phases des liens importants qu'il est nécessaire de connaître et que j'appellerai périodes intermédiaires ou latentes ; car c'est là que s'opèrent les transformations successives. Je vous parlerai plus tard des liens qui rattachent le minéral au végétal, le végétal à l'animal ; puisqu'un phénomène qui vous étonne nous amène aux liens qui rattachent l'animal à l'homme, je vais vous entretenir de ces derniers.

Entre les animaux domestiques et l'homme, les affinités sont produites par les charges fluidiques qui vous entourent et retombent sur eux ; c'est un peu l'humanité qui déteint sur l'animalité, sans altérer les couleurs de l'un ou de l'autre ; de là cette supériorité intelligente du chien sur l'instinct brutal de la bête sauvage, et c'est à cette cause seule que pourront être dues ces manifestations que l'on vient de vous lire. On ne s'est donc point trompé en entendant un cri joyeux de l'animal reconnaissant des soins de son maître, et venant, avant de passer à l'état intermédiaire d'un développement à l'autre, lui apporter un souvenir. La manifestation peut donc avoir lieu, mais elle est passagère, car à l'animal, pour monter d'un degré, il faut un travail latent qui annihile, pour tous, tout signe extérieur de vie. Cet état est la chrysalide spirituelle où s'élabore l'âme, périsprit informe n'ayant aucune figure reproductive de traits, se brisant dans un état de maturité, pour laisser échapper, dans des courants qui les emportent, les germes d'âmes qui y sont éclos. Il nous serait donc difficile de vous parler des Esprits de bêtes de l'espace, il n'en existe point, ou plutôt leur passage est si prompt qu'il est comme nul, et qu'à l'état de chrysalide, ils ne sauraient être décrits.

Vous savez déjà que rien ne meurt de la matière qui s'affaisse ; quand un corps se dissout, les éléments divers dont il est composé lui réclament la part qu'il lui ont donnée : oxygène, hydrogène, azote, carbone retournent à leur foyer primitif pour alimenter d'autres corps ; il en est de même pour la partie spirituelle : les fluides organisés spirituels saisissent au passage couleurs, parfums, instincts, jusqu'à la constitution définitive de l'âme.

Me comprenez-vous bien ? J'aurais sans doute besoin de mieux m'expliquer, mais pour terminer ce soir, et ne point vous faire supposer l'impossible, je vous assure que ce qui est du domaine de l'intelligence animale ne peut se reproduire par l'intelligence humaine, c'est-à-dire que l'animal, quel qu'il soit, ne peut rendre sa pensée par le langage humain ; ses idées ne sont que rudimentaires ; pour avoir la possibilité de s'exprimer comme le ferait l'Esprit d'un homme, il lui faudrait des idées, des connaissances et un développement qu'il n'a pas, qu'il ne peut pas avoir. Tenez donc pour certain que ni chien, chat, âne, cheval ou éléphant ne peuvent se manifester par voie médianimique. Les Esprits arrivés au degré de l'humanité peuvent seuls le faire, et encore en raison de leur avancement, car l'Esprit d'un sauvage ne pourra vous parler comme celui d'un homme civilisé.

Remarque. Ces dernières réflexions de l'Esprit ont été motivées par la citation faite dans la séance de personnes qui avaient prétendu avoir reçu des communications de divers animaux. Comme explication du fait précité, sa théorie est rationnelle et elle concorde, pour le fond, avec celle qui prévaut aujourd'hui dans les instructions données dans la plupart des centres. Lorsque nous aurons réuni les documents suffisants, nous les résumerons en un corps de doctrine méthodique, qui sera soumise au contrôle universel ; jusque-là ce ne sont que des jalons posés sur la route pour l'éclairer.




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