REVUE SPIRITE JOURNAL D'ETUDES PSYCHOLOGIQUES - 1865

Allan Kardec

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Pierre Legay dit Grand-Pierrot
Suite - Voir la Revue de novembre 1864


Pierre Legay, parent de madame Delanne, nous a offert le singulier spectacle d'un Esprit qui, deux ans après sa mort, se croyait encore vivant, vaquait à ses affaires, voyageait en voiture, payait sa place en chemin de fer, visitait Paris pour la première fois, etc. Nous donnons aujourd'hui la conclusion de cet état, qu'il serait difficile de comprendre, si l'on ne se reportait aux détails donnés dans la Revue de novembre 1864, page 339.

M. et Mme Delanne avaient inutilement cherché à tirer leur parent de son erreur ; leur guide spirituel leur avait dit d'attendre, le moment n'étant pas encore venu.

Dans les premiers jours du mois de mars dernier, ils adressèrent la question suivante à leur guide :

Depuis la dernière visite de Pierre Legay, mentionnée dans la Revue Spirite, nous n'avons pu obtenir de lui aucune réponse. Vous nous avez dit à ce sujet que, lorsque le moment serait venu, il nous donnerait lui-même ses impressions. Pensez-vous qu'il le puisse maintenant ? – R. Oui, mes enfants ; l'heure est arrivée. Il pourra vous répondre et il vous fournira divers sujets d'études et d'enseignements. Dieu a ses vues.

D. (A Pierre Legay). Cher ami, êtes-vous là ? – R. Oui, mon ami.

D. Voyez-vous mon but en vous évoquant aujourd'hui ? – R. Oui, car j'ai près de moi des amis qui m'ont instruit sur tout ce qui se passe d'étonnant en ce moment sur la terre. Mon Dieu quelle chose étrange que tout cela !

D. Vous dites que vous avez des amis qui vous entourent et qui vous instruisent ; pouvez-vous nous dire qui ils sont ? – R. Oui, ce sont des amis, mais je ne les connais que depuis que je suis réveillé ; car savez-vous que j'ai dormi ? J'appelle dormir ce que vous appelez mourir.

D. Pouvez-vous nous dire le nom de quelques-uns de ces amis ? – R. J'ai constamment à mes côtés un homme, que je devrais plutôt nommer un ange, car il est si doux, si bon, si beau que je crois que les anges doivent être tous comme ça là. Et puis il y a Didelot (le père de madame Delanne) qui est là aussi ; puis vos parents, mon ami. Oh ! comme ils sont bons ! Il y a aussi : ah ! c'est drôle, comme on se retrouve, notre sœur supérieure. Par exemple, elle est toujours la même ; elle n'a point changé. Mais que c'est donc curieux que tout cela !

Nota. La sœur que l'Esprit désigne habitait la commune de Treveray et avait donné les premières instructions à madame Delanne. Elle ne s'était manifestée qu'une seule fois, trois ans auparavant.

Tiens ! vous aussi, jardinier ! (nom familier donné à un oncle de madame Delanne, et qui ne s'était jamais manifesté). Mais, que je suis bête ! C'est chez votre nièce que nous sommes. Eh bien, je suis content de vous voir ; ça me met à mon aise ; car, ma parole d'honneur, je suis transporté je ne sais où depuis quelque temps ; je vais plus vite que le chemin de fer, et je parcours l'espace sans pouvoir me rendre compte comment. Etes-vous comme moi, Didelot ? Il a l'air de trouver cela tout naturel ; il paraît qu'il y est déjà habitué. Du reste, il y a plus longtemps que moi qu'il le fait (il est mort depuis six ans), et je comprends qu'il en soit moins étonné. Mais que c'est donc drôle ! ah ! c'est bien drôle ! Dites-moi, vous savez, avec vous, mon cousin, je suis à mon aise. Eh bien, franchement, dites-moi donc, qu'appelle-t-on mourir ?

M. Delanne : On appelle mourir, mon ami, laisser son corps grossier à la terre pour donner à l'âme le dégagement dont elle a besoin pour rentrer dans la vie réelle, la grande vie de l'Esprit. Oui, vous y êtes, cher ami, dans ce monde encore inconnu pour beaucoup d'hommes de la terre. Vous voilà sorti de la léthargie ou engourdissement qui suit la séparation du corps et de l'âme. Vous voyez votre ange gardien, des amis qui vous entourent ; ce sont eux qui vous ont amené parmi nous, pour vous prouver l'immortalité et l'individualité de votre âme. Soyez-en fier et heureux, car, vous le voyez maintenant, la mort c'est la vie. Voilà pourquoi aussi vous traversez l'espace avec la rapidité de l'éclair, et que vous pouvez causer avec nous à Paris, comme si vous aviez un corps matériel comme le nôtre. Ce corps, vous ne l'avez plus ; vous n'avez maintenant qu'une enveloppe fluidique et légère qui ne vous retient plus à la terre.

P. Legay : Singulière expression : mourir ! Mais donnez donc un autre nom au moment où l'âme laisse son corps à la terre, car cet instant n'est pas celui de la mort… Je me souviens… J'étais à peine débarrassé des liens qui me retenaient à mon corps, que mes souffrances, au lieu de diminuer, ne firent qu'accroître. Je voyais mes enfants qui se disputaient pour avoir chacun la part de ce qui leur revenait. Je les voyais ne pas prendre soin des terres que je leur laissais, et alors je m'étais mis à travailler avec encore plus de force que jamais. J'étais là, regrettant de voir qu'on ne me comprenait pas ; donc je n'étais pas mort. Je vous assure que j'éprouvais les mêmes craintes et les mêmes fatigues qu'avec mon corps, et pourtant je ne l'avais plus. Expliquez-moi cela ; si c'est comme ça qu'on meurt, c'est une drôle de manière de mourir. Dites-moi votre idée là-dessus, et puis après je vous dirai la mienne, car maintenant, ces bons amis-là ont la bonté de me le dire. Allons, mon cousin, dites-moi votre idée.

M. Delanne : Mon ami, lorsque les Esprits quittent leur corps, ils sont enveloppés d'un deuxième corps, comme je vous l'ai dit ; celui-ci est fluidique ; ils ne le quittent jamais. Eh bien, c'est avec ce corps que vous croyiez travailler, comme du vivant de l'autre. Vous pouvez épurer ce corps à moitié matériel par votre avancement moral ; et si le mot mort ne vous convient pas pour préciser ce moment, appelez-le transformation si vous voulez. Si vous avez eu à souffrir des choses qui vous ont été pénibles, c'est que vous-même, de votre vivant, vous vous êtes peut-être un peu trop attaché aux choses matérielles, en négligeant les choses spirituelles qui intéressaient votre avenir. (Il était très intéressé.) C'est un petit châtiment que Dieu vous a imposé pour racheter vos fautes en vous donnant le moyen de vous instruire et d'ouvrir vos yeux à la lumière.

P. Legay : Eh bien ! mon cher, ce n'est pas à ce moment qu'il faut donner le nom de transformation, car l'Esprit ne se transforme pas si vite s'il n'est aidé immédiatement à se reconnaître par la prière, et si on ne l'éclaire pas sur sa véritable position, soit, comme je viens de le dire, en priant pour lui, soit en l'évoquant. C'est pourquoi il y a tant d'Esprits, comme le mien, qui restent stationnaires. Il y a pour l'Esprit de la catégorie du mien transition, mais non transformation ; il ne sait pas se rendre compte de ce qui lui arrive. J'ai traîné, ou plutôt j'ai cru traîner mon corps avec la même peine et les mêmes maux que sur la terre. Lorsque j'ai été détaché de mon corps, savez-vous ce que j'ai éprouvé ? Eh bien ! ce que l'on éprouve après une chute qui vous étourdit un moment, ou plutôt après une faiblesse, et que l'on vous fait revenir avec du vinaigre. Je me suis réveillé sans m'apercevoir que mon corps m'avait quitté. Je suis venu ici à Paris, où je suis, pensant bien y être en chair et en os, et vous n'auriez pas pu me convaincre du contraire si depuis je n'étais pas mort.

Oui, on meurt, mais ce n'est pas au moment où l'on quitte son corps ; c'est au moment où l'Esprit s'apercevant de sa véritable position, il lui prend un vertige, ne sait plus comprendre ce qu'on lui dit, ne voit plus les choses qu'on lui explique de la même manière ; alors il se trouble ; voyant qu'il n'est plus compris, il cherche, et, comme l'aveugle qui est frappé subitement, il demande un conducteur qui ne vient pas de suite, non dà ; il faut qu'il reste quelque temps dans les ténèbres où tout est confus pour lui ; il est troublé, et il faut que le désir le pousse avec ardeur à demander la lumière, qui ne lui est accordée qu'après que l'agonie est terminée et que l'heure de la délivrance est arrivée. Eh bien, mon cousin, c'est quand l'Esprit se trouve dans ce moment que c'est le moment de la mort, car on ne sait plus se reconnaître. Il faut, je le répète, qu'on soit aidé par la prière pour sortir de cet état, et c'est aussi lorsque l'heure de la délivrance est arrivée qu'il faut employer le mot transformation pour les Esprits de mon ordre.

Oh ! merci de vos bonnes prières, merci, mon ami ; vous savez combien je vous aimais, je vous aimerai bien davantage encore maintenant. Continuez-moi vos bonnes prières pour mon avancement. Merci à l'homme qui a su mettre au jour ces grandes vérités saintes dont tant d'autres avant lui avaient dédaigné de s'occuper. Oui, merci d'avoir associé mon nom à tant d'autres. On a prié pour moi en lisant les quelques lignes que j'étais venu vous donner. Merci donc aussi à tous ceux qui ont prié pour moi, et aujourd'hui, grâce à la prière, je suis arrivé à en comprendre la portée. A mon tour, je tâcherai de vous être utile à tous.

Voilà ce que j'avais à vous dire, et soyez tranquilles ; aujourd'hui, je n'ai plus d'argent à regretter, mais au contraire j'ai tout mon temps à vous donner.

N'est-ce pas que ce changement doit vous étonner beaucoup ? Eh bien, désormais, comme à présent, ça sera comme ça, car je vois bien clair maintenant, là, et de très loin.

P. Legay.



Remarque. – Le nouvel état où se trouve Pierre Legay en cessant de se croire de ce monde, peut être considéré comme un second réveil de l'Esprit. Cette situation se rattache à la grande question de la mort spirituelle qui est à l'étude en ce moment. Nous remercions les Spirites qui, sur notre récit, ont prié pour cet Esprit. Ils peuvent voir qu'il s'en est aperçu et s'en est bien trouvé.

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